Acrostiche
du grec akros (extrême) et stichos (vers)
L'acrostiche est une poésie composée de telle sorte qu'en lisant dans le sens vertical la première lettre de chaque vers, on trouve le mot pris pour sujet. Voici un acrostiche adressé au roi Louis XIV par un poète qui avait plus d'esprit que d'argent :
L ouis est un héros sans peur et sans reproche.
O n désire le voir. Aussitôt qu'on l'approche,
U n sentiment d'amour enflamme tous les cœurs ;
I l ne trouve chez nous que des adorateurs.
S on image est partout, excepté dans ma poche.
Le comte de Marcellus, qui se targuait d'être un poète, adressa un jour à Monsieur de Bonald1 un acrostiche dont les premières lettres formaient son nom. L'illustre écrivain, sortant de sa réserve, lui répondit par un autre acrostiche, que voici :
M alheur à l'écrivain qui poursuit l'acrostiche !
A pollon ne veut pas que ses chers nourrissons,
R uminant sans honneur une rime postiche,
C ourent avec effort après quelque hémistiche,
E t dans ce froid labeur négligent ses leçons.
L e dieu du goût, ami, te donna le génie,
L e sentiment du beau, la grâce, l'harmonie.
U se de ses faveurs, mais n'en abuse pas ;
S ois Rousseau, sois Horace, et non pas Du Bartas.
Pour conclure, voici un très bel exemple d'acrostiche plein de verve et de lyrisme, écrit par Serge Lainé dont vous pourrez apprécier le talent sur Poésime :
P halène ou Machaon, Vanesse ou Saturnie,
A pollon ou Bombyx, peu importe ton nom,
P aré pour nos doux yeux, ta beauté éblouie,
I vresse d'infini, tu m'emplis d'émotion !
L ibéré un beau jour de cette chrysalide,
L'envol est immédiat, te voilà sur des fleurs,
O ubliant la chenille à l'allure perfide,
N ous offrant ton spectacle, inoubliable honneur !!!
(Poème de © Serge Lainé)
Portrait de Laure :
L e ciel, qui la sauva de son propre penchant,
A la beauté du corps, unit celle de l'âme.
U n seul de ses regards, par un pouvoir touchant,
R endait à la vertu le coeur de son amant.
E lle embellit l'amour en épurant sa flamme.
Portrait de Pétrarque :
P ar lui l'amour a vu relever ses autels,
E t son front fut couvert de lauriers éternels.
T out lui faisait un dieu d'une simple mortelle,
R eine de tous les coeurs, mais trop maîtresse d'elle,
A la nature il semble inspirer ses transports.
R animé par l'espoir de vaincre cette belle,
Q uel Orphée a jamais égalé ses accords
U ne beauté si sage, un amant si fidèle,
E ternisent Vaucluse et font chérir ses bords.
Parmi les inscriptions qui s'offraient aux regards de Louis XVIII à son arrivée en France en 1814, on vit cet acrostiche sur le nom de Louis :
L oin de nous à jamais la guerre ;
O n n'aime plus chez les Français
U ne bravoure téméraire.
I l faut maintenant de la paix
S avourer le fruit salutaire.
Les acrostiches sont passés de mode. On laisse aux amants rimeurs le talent de versifier ainsi sur le nom chéri de leurs maîtresses. C'est vaincre une assez grande difficulté que de faire des vers acrostiches passables, surtout quand les lettres du nom sont baroques, comme le sont, par exemple, celles du nom de Marie Jablonowska, comtesse de Pologne, pour qui on a fait l'acrostiche suivant :
M arie, âme divine, ô toi dont le génie,
A d'un destin jaloux bravé les vains efforts,
R anime mes accents, et si la poésie
I nspira quelquefois de sublimes accords,
E coute sans dédain, le coeur te les dédie.
J e voudrais, mais en vain, célébrer tes vertus :
A moins que de tes yeux la beauté ne m'éclaire,
B ornés dans leur essor, mes vers irrésolus
L anguiraient tristement dans le sentier vulgaire :
O ù trouver en effet une plus tendre mère ?
N ièce des demi-dieux, que tu surpasses tous,
O n te vit du destin affronter le courroux.
W istule, dont les flots arrosent sa patrie,
S ans doute ton murmure appelle son retour.
K oenisgsberg le désire autant que Varsovie.
A h! Puisse-t-elle en France établir son séjour !
Il y a des acrostiches qu'on appelle doubles, parce que chaque vers contient deux lettres obligées. En voici un, fait pour une jolie personne, avant que la mort l'eût ravie aux plaisirs que lui promettaient la jeunesse et la beauté. Elle s'appelait Catherine Bienfait :
C atherine Bienfait B elle et plus douce encore
A u printemps de ses jours I nspire le désir.
T out cède à ses appâts ; E lle seule l'ignore ;
H eureuse de n'avoir N i peine ni plaisir.
E lle veut fuir l'amour ; F uir l'amour à ton âge !
R arement cet enfant A bandonne ses traits.
I l embellit tes jours, I l en attend l'hommage.
N' est-il pas dans tes yeux, T on coeur est son partage,
E st-on belle pour rien ? J ouis de ses bienfaits.
Voici un ancien acrostiche double, où le même nom se trouve au commencement et à la fin :
A mour parfait dans mon coeur imprim A
N om très heureux d'une que j'aime bie N.
N on, non, jamais cet amoureux lie N
A utre que mort défaire ne pourr A.
On fit après la bataille de Marsaille un sonnet acrostiche propre à faire voir combien on aimait autrefois à s'imposer des difficultés inutiles ; car outre l'acrostiche du nom de Louis de Bourbon au commencement des vers, il y a encore des échos à la fin.
L e bruit de ta grandeur, dont n'approche personne, sonne,
O n sait le triste état où sont les ennemis, mis.
V oudraient-ils s'élever, bien qu'ils soient terrassés, assez
I ls connaitront toujours ta victoire immortelle telle.
S uperbes alliés, vous suivrez les exemples amples
D' Alger et des Génois, implorant un pardon don.
E n vain toute l'Europe oppose ses efforts forts
B ataillons sont forcés, et villes entreprises prises.
O h ! que par tant d'exploits vous serez embellis lis !
V otre gloire en tout lieu du combat de Marsaille aille
R endant la ligne entière, après mille combats bats.
B elge, tu marcheras, semblable à la Savoie voie.
O n te voit tout tremblant sous un tel souverain Rhin :
N ous te verrons aussi sous un roi si célèbre. Ebre.
Quiconque voudra voir, en ce genre, des chefs-d'oeuvre de difficultés vaincues, et en même temps de mauvais goût, pourra consulter les « amusements philologiques » de Philomneste, imprimés à Dijon. On y voit des acrostiches de toutes les formes, en carré, en croix, etc.
Ainsi les anciens poètes tentaient par tous les moyens d'imposer des entraves à l'imagination, suffisamment brimée par la contrainte de la mesure et de la rime, et de chercher un mérite imaginaire dans des difficultés qu'on regarde aujourd'hui comme puériles.
Madame de Gomès improvisait facilement des vers. Elle était à un repas où se trouvait Mademoiselle de la Force, illustre par sa naissance et son savoir. On invita madame de Gomès à faire quelque impromptu ; elle fit l'acrostiche suivant sur mademoiselle de la Force, qui ne buvait que de l'eau.
L e dieu qui brille à ce repas
A nime peu ma verve ;
F aut-il chanter quelques combats,
O u l'amour ou Minerve ?
R appeler les faits de Bacchus ?
C' est trop peu pour ma gloire ;
E t je ne puis vanter un jus dont Iris craint de boire.
On fait aussi des acrostiches en prose, en cherchant des épithètes ou des noms qualificatifs pour chaque lettre du nom de la personne ou de la chose qu'on veut louer ou blâmer. Ou bien l'on dépeint la personne ou la chose dans une phrase dont chaque mot commence par une lettre de son nom. Exemple :
E légante, E tourdie,
L aborieuse, L égère,
I nstruite, I gnorante,
S ensible, S otte,
A ttentive, A cariâtre.
1Louis Gabriel Ambroise, vicomte de Bonald (1754 – 1840)
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