Allusion

 

L'allusion

L'allusion consiste à se servir d'une expression qui à propos d'une chose en rappelle finement une autre. C'est à la fois une figure de pensée et une figure de mots. Il y a différentes sortes d'allusions que je vais expliquer successivement et séparément.

1° L'allusion relative rappelle quelque fait connu. Rousseau, dans son ode sur la naissance du duc de Bretagne, compare ce jeune prince à Hercule, par une allusion qui retrace à notre souvenir les serpents étouffés par le fils d'Alcmène, lorsqu'il était encore au berceau.

  • Les premiers instants de sa vie de la discorde et de l'envie verront éteindre le flambeau ; il renversera leurs trophées, et leurs couleuvres étouffées seront les jeux de son berceau.

Le même poète, dans son épître aux Muses, dit à ces déesses :

  • Tenez, voilà vos pinceaux, vos crayons ; Reprenez tout, j'abandonne sans peine votre Hélicon, vos bois, votre Hippocrène, vos vains lauriers, d'épine enveloppés, et que la foudre a si souvent frappés.

Dans ce dernier vers, il fait allusion à l'opinion des anciens qui croyaient que la foudre ne tombait jamais sur le laurier. C'est la même allusion dans ce vers de Corneille :

  • Tout couvert de lauriers, craignez encore la foudre.

  • Ayez de l'ordre en tout : la carrière est aisée quand la règle conduit Thémis, Phébus et Mars ; la règle austère et sûre est le fil de Thésée qui dirige l'esprit au dédale des arts. (Voltaire)

Le poète rappelle le fil qu'Ariane donna à Thésée pour le conduire dans le labyrinthe.

Regnier rappelle la chute d'Icare lorsqu'il dit :

  • J'ai vu la vanité s'élever jusqu'aux nues sur des ailes de cire en un moment fondues.

Mirabeau, qui savait combien les assemblées populaires passent promptement de l'admiration à l'animadversion1, s'écria un jour à la tribune nationale :

Ces mots rappellent les honneurs du triomphe, que l'on rendait aux vainqueurs dans le Capitole, et le supplice des condamnés, que l'on précipitait du haut de la roche tarpéienne.

Un ambassadeur espagnol vantait à Henri IV la puissance de son maître. Le roi, pour rabattre le faste espagnol, dit, avec beaucoup de vivacité que, s'il lui prenait envie de monter à cheval, il irait déjeuner à Milan, entendre la messe à Rome et dîner à Naples. « Sire, répondit l'ambassadeur, si votre majesté va si vite, elle pourrait aussi dans le même jour entendre les vêpres en Sicile. »

Ces derniers mots, tout en se rattachant naturellement à ceux du prince, rappellent le massacre des vêpres siciliennes, où périrent une multitude de Français.

Les personnes instruites ont seules le plaisir de comprendre les allusions à un fait historique ou mythologique, et l'avantage d'en pouvoir faire.

Quelquefois on se plaît à rappeler par des allusions l'état et la profession des personnes. Ainsi si vous avez un ami chirurgien à dîner, vous pouvez lui demander de « disséquer » un poulet ou un pigeon rôti. Mais ces sortes d'allusions ne doivent se faire qu'en badinant ; mieux vaut s'en abstenir si on a affaire à des personnes quinteuses qui ont un sens de l'humour peu développé.

Voltaire, dans sa querelle avec Maupertuis, répondit à un cartel que le savant mathématicien lui envoya, en se servant de termes de mathématiques qui rendent sa lettre plaisamment piquante :

Il est sage de s'abstenir de faire des allusions qui tendent à déprimer les personnes. Les gens ne pardonnent pas qu'on leur dise qu'ils sont sots, quelque manière qu'on leur dise, et n'en restent pas moins ce qu'ils sont. D'ailleurs, les reproches de bêtise ne font qu'irriter sans rien prouver ; aussi presque toujours ils sont rendus par réciprocité, et avec raison, à celui qui les fait.

On s'est amusé à faire des lettres remplies d'allusions à un état ou à une profession. Nous ne connaissons pas d'excellents modèles de ce genre épistolaire. Voici un exemple, un des moins mauvais que je connaisse ; il s'agit de la lettre d'un horloger, qui, poursuivi par sa corporation, comme n'ayant pas le droit d'exercer son état, s'adressa en ses termes à ses congénères :

Le défaut de jugement et de goût, et le désir mal entendu de montrer de l'esprit et de faire parade de ce qu'on sait, enfantent trop souvent des allusions ridicules. On en voit un exemple extraordinaire dans le poème de la Madelaine, par le père Pierre de Saint-Louis, imprimé en 1694. Voici quelques vers de ce chef-d'œuvre d'extravagance, dans lesquels l'auteur emploie tous les termes de la grammaire.

Les allusions figurées ou verbales consistent à jouer sur divers sens des mots. Il y en a qui sont ingénieuses et qu'on appelle bons mots, et d'autres froides et insipides, et qu'on appelle quolibets.

Les hommes d'un esprit juste rejettent en général avec dégoût tous les jeux de mots qui sentent l'affectation ; mais en les donnant pour ce qu'ils valent, on s'en amuse encore aujourd'hui, parce qu'ils fournissent l'occasion de dire aux femmes des choses galantes, et aux hommes des vérités mitigées par l'équivoque.

Le duc d'Epernon, à l'époque où il commençait à perdre son crédit, descendant de chez le roi, trouva sur les degrés son nouveau concurrent, Richelieu, qui montait, et qui lui demanda ce qu'il y avait de nouveau chez le roi. Rien du tout, répondit le duc, sinon que je descends et que vous montez. Richelieu, feignant de ne pas entendre l'allusion, répliqua : Et si Dieu me donnait un peu plus de force et de santé, je monterais plus vite que vous ne descendez.

Louis XVI renfermé au Temple apprenait lui-même à son fils à lire et à écrire, et ensuite il partageait ses jeux. Dans celui appelé « Siam », l'enfant ayant perdu plusieurs parties au seizième point, s'écria : « Ce nombre seize est bien malheureux ! » - « Qui le sait mieux que moi , répondit le père ? »

Un musicien, voyant entrer aux Tuileries trois femmes dont l'une était boiteuse, la seconde habillée en blanc et la troisième en noir, dit à un ami : « Voici une croche, une blanche et une noire qui ne valent pas un soupir. »

Louis XVI demandait à Bièvre un calembour. - Sur quel sujet ? - Sur moi. - Sire, vous n'êtes point un sujet.

S'entretenant avec deux gentilshommes russes, Voltaire les félicitait sur les progrès de la civilisation et de l'agriculture dans leur pays. L'un de ces étrangers répondit qu'il y avait encore en Russie bien des terres stériles. Au moins, dit Voltaire, convenez que dernièrement votre pays a été fertile en lauriers. (Allusion aux nombreuses victoires remportées par les Russes)

L'annomination est une espèce d'allusion, qui consiste à remplacer un mot par un paronyme, par exemple en changeant Horace en vorace, poisson en poison, le pieux Enée en piteux Enée.

Le quolibet est une allusion verbale, grossière et insipide, qui consiste à prendre les mots que prononce une personne dans un sens différent de celui qu'elle veut leur donner, sans autre objet que celui de rompre son discours. Rien de plus facile que de tourner à volonté le sens des mots qui ont une multitude d'acceptions différentes ; et c'est pour cela que cette allusion est appelée quolibet, des deux mots latins « quo libet » (où il plaît, comme il plaît). Il y a de vieux quolibets qui se répètent de génération en génération :

Les auteurs de comédies et de vaudevilles remplissent leurs pièces de quolibets et de turlupinades, parce que tout cela passe pour de l'esprit et obtient toujours des applaudissements. Encore quelques quolibets :

C'est encore au quolibet qu'il faut rapporter ces mauvais syllogismes où un mot est considéré avec sa signification ordinaire dans une proposition, et pris matériellement ou sans signification dans l'autre proposition. Exemple :

Le quiproquo. Il faut distinguer les quolibets des quiproquos. Les premiers sont faits exprès, tandis que les autres se font involontairement, lorsqu'une personne se méprend sur le sens des mots qu'elle entend. Les quiproquos sont parfois très plaisants :

La turlupinade est une mauvaise allusion, fondée sur un rapprochement de mots de même consonance, ou sur l'emploi multiplié du même mot dans ses divers sens. Piron s'est amusé à faire la turlupinade suivante sur le nom de Palissot, auteur de la Dunciade :

L'application, allusion ingénieuse, est un nouvel emploi d'un passage, soit de prose, soit de poésie. De tous les jeux de l'esprit, c'est peut-être celui où il brille le plus par la justesse, la finesse, la singularité piquante, et surtout par l'à-propos de ces rencontres heureuses, espèce de hasard, qui n'arrive qu'à lui. Le talent des applications suppose, avec un esprit juste, subtil et prompt, une mémoire bien meublée.

Quelqu'un visitant Boileau dans les derniers jours de sa vie lui demanda comment il se trouvait. Le poète répondit par ce vers de Malherbe :

Je suis vaincu du temps, je cède à ses outrages.

Dupérier disait un jour à quelqu'un qu'il était bien qu'aise qu'il n'y eût que les fous qui n'aimassent pas ses vers. L'autre lui répondit :

Les fous sont en nombre infini.

Frédéric le grand fit embellir une église luthérienne d'une nouvelle façade. Les pasteurs qui la desservaient représentèrent au roi que leurs ouailles n'y voyaient pas assez clair pour lire les cantiques. Mais comme le bâtiment était trop avancé pour qu'on pût y remédier, sa Majesté écrivit sur leur mémoire ces mots de l'Évangile :

Bienheureux sont ceux qui croient et ne voient pas.

 

La parodie est une application de certains vers ou d'une expression connue en y faisant quelque changement.

On peut faire une parodie sans rien changer aux vers qu'on cite, en y ajoutant quelque autre vers d'un style burlesque. Ainsi dans la tragédie de la mort de César, Voltaire fait dire à Antoine : « Du plus grand des Romains voilà ce qui nous reste ». Un plaisantin ajouta : « Son chapeau, son habit, sa culotte et sa veste. »

L'homologie est une parodie faite sur les paroles d'un autre.

10° Le calembour est une sorte d'allusion verbale qui s'arrête au son des mots. Le mot calembour est connu de tout le monde, et peu de personnes savent réellement en quoi consiste ce jeu de mots. On le confond avec l'allusion, la paronomase, l'équivoque, le quolibet, etc. Il consiste à feindre de confondre les mots homonymes, ou même les syllabes homonymes, en s'attachant seulement au son, sans égard à l'orthographe ni au sens des mots précédents. Par exemple, si l'on dit un homme habile, un homme trop heureux, le calembouriste feindra d'entendre un homme à bile, un homme trop peureux. Si l'on parle d'un prince du sang, il demandera si c'est un prince du sens commun. Ainsi les calembours se font de deux manières, par décomposition ou par addition.

On trouve beaucoup de calembours dans les livres facétieux du 15e et du 16e siècle. On les nommait alors des « entend-trois ». Ménage les nomme « montmaurismes », du nom de Montmaur, qui en faisait beaucoup. Le marquis de Bièvre les a remis en vogue à la fin du 18e siècle, et leur a donné un nouveau nom. Le mot « calembour » est dit-on de son invention. Il est formé par contraction des mots italiens « calem-burlo », je joue avec la plume.

Dans les entretiens du Palais-Royal, on donne au calembour une autre origine plus vraisemblable. Un apothicaire nommé Calembour, qui demeurait dans la rue Saint-Antoine, et qui rassemblait beaucoup de monde dans sa boutique, jouait sans cesse sur le mot ; et on appela ses pointes des calembours.

Je dois faire observer ici que les calembours qui sont de tous les jeux de mots les plus faciles à faire, sont aussi les plus mauvais : Rien de plus ridicule et plus maussade qu'un calembour prémédité ou dit sérieusement. Cette espèce de jeux de mots ne peut passer qu'à la faveur de la légèreté, du badinage, presque de l'étourderie, dans une conversation familière, lorsque la gaieté est parvenue au point de permettre ce désordre de l'esprit. Je dis désordre, car un calembour est une incongruité, une espèce de soufflet que la déraison donne au bon sens, et qui peut être ou n'être pas supportable, selon les circonstances et la manière dont il est donné.

Il arrive quelquefois aux personnes d'esprit de faire des calembours ; c'est avec des gens qui sont plus sots qu'eux, et ils savent accompagner leurs écarts d'un ton et d'un à-propos qui les rendent pardonnables. En citant des calembours, pour faire voir en quoi consiste ce jeu de mots, je donne de préférence, comme anecdotes littéraires, ceux qui appartiennent à des personnages distingués.

Calembours de Monsieur de Bièvre4

1Nom féminin signifiant un blâme énergique, de l'hostilité, de l'antipathie ouvertement exprimée.

2Un chaland est un acheteur ou une acheteuse. Par conséquent, quelqu'un qui n'achète pas est un « non-chaland ».

3Les rois étaient enterrés à Saint-Denis. En choisissant ces deux villes, Louis XVIII sous-entendait qu'il allait bientôt se rendre à sa dernière demeure. Humour plutôt macabre...

4Georges-François Mareschal, marquis de Bièvre (1747-1789), connu par ses calembours. Il était petit-fils de Georges Mareschal, premier chirurgien de Louis XIV.

5Philosophe grec (341-270 avant JC)

6Philosophe stoïcien du 1er siècle de l'ère chrétienne, né en Phrygie.

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Dernière mise à jour de cette rubrique le 02/06/2008