L'allusion
L'allusion consiste à se servir d'une expression qui à propos d'une chose en rappelle finement une autre. C'est à la fois une figure de pensée et une figure de mots. Il y a différentes sortes d'allusions que je vais expliquer successivement et séparément.
1° L'allusion relative rappelle quelque fait connu. Rousseau, dans son ode sur la naissance du duc de Bretagne, compare ce jeune prince à Hercule, par une allusion qui retrace à notre souvenir les serpents étouffés par le fils d'Alcmène, lorsqu'il était encore au berceau.
Les premiers instants de sa vie de la discorde et de l'envie verront éteindre le flambeau ; il renversera leurs trophées, et leurs couleuvres étouffées seront les jeux de son berceau.
Le même poète, dans son épître aux Muses, dit à ces déesses :
Tenez, voilà vos pinceaux, vos crayons ; Reprenez tout, j'abandonne sans peine votre Hélicon, vos bois, votre Hippocrène, vos vains lauriers, d'épine enveloppés, et que la foudre a si souvent frappés.
Dans ce dernier vers, il fait allusion à l'opinion des anciens qui croyaient que la foudre ne tombait jamais sur le laurier. C'est la même allusion dans ce vers de Corneille :
Tout couvert de lauriers, craignez encore la foudre.
Ayez de l'ordre en tout : la carrière est aisée quand la règle conduit Thémis, Phébus et Mars ; la règle austère et sûre est le fil de Thésée qui dirige l'esprit au dédale des arts. (Voltaire)
Le poète rappelle le fil qu'Ariane donna à Thésée pour le conduire dans le labyrinthe.
Regnier rappelle la chute d'Icare lorsqu'il dit :
J'ai vu la vanité s'élever jusqu'aux nues sur des ailes de cire en un moment fondues.
Mirabeau, qui savait combien les assemblées populaires passent promptement de l'admiration à l'animadversion1, s'écria un jour à la tribune nationale :
Et moi aussi, citoyens, je sais qu'il n'y a qu'un pas du Capitole à la roche tarpéienne.
Ces mots rappellent les honneurs du triomphe, que l'on rendait aux vainqueurs dans le Capitole, et le supplice des condamnés, que l'on précipitait du haut de la roche tarpéienne.
Un ambassadeur espagnol vantait à Henri IV la puissance de son maître. Le roi, pour rabattre le faste espagnol, dit, avec beaucoup de vivacité que, s'il lui prenait envie de monter à cheval, il irait déjeuner à Milan, entendre la messe à Rome et dîner à Naples. « Sire, répondit l'ambassadeur, si votre majesté va si vite, elle pourrait aussi dans le même jour entendre les vêpres en Sicile. »
Ces derniers mots, tout en se rattachant naturellement à ceux du prince, rappellent le massacre des vêpres siciliennes, où périrent une multitude de Français.
Les personnes instruites ont seules le plaisir de comprendre les allusions à un fait historique ou mythologique, et l'avantage d'en pouvoir faire.
Quelquefois on se plaît à rappeler par des allusions l'état et la profession des personnes. Ainsi si vous avez un ami chirurgien à dîner, vous pouvez lui demander de « disséquer » un poulet ou un pigeon rôti. Mais ces sortes d'allusions ne doivent se faire qu'en badinant ; mieux vaut s'en abstenir si on a affaire à des personnes quinteuses qui ont un sens de l'humour peu développé.
Voltaire, dans sa querelle avec Maupertuis, répondit à un cartel que le savant mathématicien lui envoya, en se servant de termes de mathématiques qui rendent sa lettre plaisamment piquante :
Dès que j'aurai un peu de force, je ferai charger mes pistolets « cum pulvere pyrio », et en multipliant la masse par le carré de la vitesse, jusqu'à ce que l'action et nous soient réduits à zéro, je vous mettrai du plomb dans la cervelle ; elle paraît en avoir besoin.
Il est sage de s'abstenir de faire des allusions qui tendent à déprimer les personnes. Les gens ne pardonnent pas qu'on leur dise qu'ils sont sots, quelque manière qu'on leur dise, et n'en restent pas moins ce qu'ils sont. D'ailleurs, les reproches de bêtise ne font qu'irriter sans rien prouver ; aussi presque toujours ils sont rendus par réciprocité, et avec raison, à celui qui les fait.
On s'est amusé à faire des lettres remplies d'allusions à un état ou à une profession. Nous ne connaissons pas d'excellents modèles de ce genre épistolaire. Voici un exemple, un des moins mauvais que je connaisse ; il s'agit de la lettre d'un horloger, qui, poursuivi par sa corporation, comme n'ayant pas le droit d'exercer son état, s'adressa en ses termes à ses congénères :
Messieurs, des jaloux veulent comprimer le « ressort » de mon industrie. Je ne m'aviserai point de me « monter » la tête pour deviner comment on peut avoir une « dent » contre moi, et me rendre si lourde la « chaîne » de la vie. C'est une énigme dont je ne cherche point la « clef » ; mais si vous me continuez votre confiance, messieurs, je vous servirai avec le même zèle jusqu'à ma dernière « heure », que je prie le tout-puissant de ne pas « avancer », et soyez persuadés que ma gratitude envers vous ne sera jamais en « retard ».
Le défaut de jugement et de goût, et le désir mal entendu de montrer de l'esprit et de faire parade de ce qu'on sait, enfantent trop souvent des allusions ridicules. On en voit un exemple extraordinaire dans le poème de la Madelaine, par le père Pierre de Saint-Louis, imprimé en 1694. Voici quelques vers de ce chef-d'œuvre d'extravagance, dans lesquels l'auteur emploie tous les termes de la grammaire.
Et regardant toujours ce têt de trépassé, elle voit le futur dans ce présent passé. (...) Et c'est sa discipline et tous ses châtiments qui lui font commencer des rudes rudiments, ce qui la fait trembler pour son grammairien, c'est de voir, par un cas du tout déraisonnable, que son amour lui rend la mort indéclinable, et qu'actif comme il est, aussi bien qu'excessif, il le rend à ce point d'impassible passif. Oh ! Que l'amour est grand et la douleur amère, quand un verbe passif fait toute sa grammaire ! La muse pour cela me dit, non sans raison, que toujours la première est sa conjugaison. (...) Sachant bien qu'en aimant elle peut tout prétendre, pendant qu'elle s'occupe à punir le forfait de son temps prétérit, qui ne fut qu'imparfait, temps de qui le futur réparera les pertes, par tant d'afflictions et de peines souffertes, et le présent est tel que c'est l'indicatif d'un amour qui s'en va jusqu'à l'infinitif, puis par un optatif : Ah ! Plût à Dieu, dit-elle, que je n'eusse jamais été si criminelle.
2° Les allusions figurées ou verbales consistent à jouer sur divers sens des mots. Il y en a qui sont ingénieuses et qu'on appelle bons mots, et d'autres froides et insipides, et qu'on appelle quolibets.
Les hommes d'un esprit juste rejettent en général avec dégoût tous les jeux de mots qui sentent l'affectation ; mais en les donnant pour ce qu'ils valent, on s'en amuse encore aujourd'hui, parce qu'ils fournissent l'occasion de dire aux femmes des choses galantes, et aux hommes des vérités mitigées par l'équivoque.
Le duc d'Epernon, à l'époque où il commençait à perdre son crédit, descendant de chez le roi, trouva sur les degrés son nouveau concurrent, Richelieu, qui montait, et qui lui demanda ce qu'il y avait de nouveau chez le roi. Rien du tout, répondit le duc, sinon que je descends et que vous montez. Richelieu, feignant de ne pas entendre l'allusion, répliqua : Et si Dieu me donnait un peu plus de force et de santé, je monterais plus vite que vous ne descendez.
Louis XVI renfermé au Temple apprenait lui-même à son fils à lire et à écrire, et ensuite il partageait ses jeux. Dans celui appelé « Siam », l'enfant ayant perdu plusieurs parties au seizième point, s'écria : « Ce nombre seize est bien malheureux ! » - « Qui le sait mieux que moi , répondit le père ? »
Un musicien, voyant entrer aux Tuileries trois femmes dont l'une était boiteuse, la seconde habillée en blanc et la troisième en noir, dit à un ami : « Voici une croche, une blanche et une noire qui ne valent pas un soupir. »
Louis XVI demandait à Bièvre un calembour. - Sur quel sujet ? - Sur moi. - Sire, vous n'êtes point un sujet.
S'entretenant avec deux gentilshommes russes, Voltaire les félicitait sur les progrès de la civilisation et de l'agriculture dans leur pays. L'un de ces étrangers répondit qu'il y avait encore en Russie bien des terres stériles. Au moins, dit Voltaire, convenez que dernièrement votre pays a été fertile en lauriers. (Allusion aux nombreuses victoires remportées par les Russes)
3° L'annomination est une espèce d'allusion, qui consiste à remplacer un mot par un paronyme, par exemple en changeant Horace en vorace, poisson en poison, le pieux Enée en piteux Enée.
Un acteur, commençant le rôle d'Hippolyte dans Phèdre, au lieu de ce vers-ci : « Le dessein en est pris : je pars, cher Théramène » dit en l'estropiant : « Le dessein en est pris, je pars et te ramène ».
Un autre acteur en voulant dire « arrête! lâche, arrête ! » prononça sans mettre aucun intervalle entre les deux derniers mots, et tout le monde entendit : « Arrête la charrette ».
4° Le quolibet est une allusion verbale, grossière et insipide, qui consiste à prendre les mots que prononce une personne dans un sens différent de celui qu'elle veut leur donner, sans autre objet que celui de rompre son discours. Rien de plus facile que de tourner à volonté le sens des mots qui ont une multitude d'acceptions différentes ; et c'est pour cela que cette allusion est appelée quolibet, des deux mots latins « quo libet » (où il plaît, comme il plaît). Il y a de vieux quolibets qui se répètent de génération en génération :
Comment vous portez-vous ? - Sur mes jambes.
Où avez-vous dîné ? - Sous le nez.
Où allez-vous ? - Devant moi !
Je vous demande où va le chemin que vous suivez. - Il ne va pas, car il ne bouge pas.
Vous avez encore beaucoup de route à faire ? - Non, car je la trouverai toute faite.
Pourquoi portez-vous un chapeau blanc ? - Pour me couvrir la tête.
Comment appelle-t-on cette rivière ? - On n'a pas besoin de l'appeler, elle vient assez vite !
Les auteurs de comédies et de vaudevilles remplissent leurs pièces de quolibets et de turlupinades, parce que tout cela passe pour de l'esprit et obtient toujours des applaudissements. Encore quelques quolibets :
Quelle différence il y a entre un juge et un escalier ? C'est que l'un fait lever la main et l'autre le pied.
Que fit notre Seigneur à la fin de sa trente-deuxième année ? Il entra dans sa trente-troisième.
C'est encore au quolibet qu'il faut rapporter ces mauvais syllogismes où un mot est considéré avec sa signification ordinaire dans une proposition, et pris matériellement ou sans signification dans l'autre proposition. Exemple :
Dieu gouverne le monde ; or dieu est un monosyllabe ; donc un monosyllabe gouverne le monde.
5° Le quiproquo. Il faut distinguer les quolibets des quiproquos. Les premiers sont faits exprès, tandis que les autres se font involontairement, lorsqu'une personne se méprend sur le sens des mots qu'elle entend. Les quiproquos sont parfois très plaisants :
Un officier de marine faisait le récit d'une tempête qu'il avait essuyée : « Enfin nous jetâmes l'ancre et nous donnâmes de nos nouvelles. » « Vous aviez du perdre la raison, mon brave, répliqua un auditeur. Vous vouliez donner de vos nouvelles en commençant par jeter l'encre ? »
6° La turlupinade est une mauvaise allusion, fondée sur un rapprochement de mots de même consonance, ou sur l'emploi multiplié du même mot dans ses divers sens. Piron s'est amusé à faire la turlupinade suivante sur le nom de Palissot, auteur de la Dunciade :
Le poète franc-gaulois, gentilhomme vendômois, l'Homère de sa bourgade, Ronsard, sur son vieux hautbois, entonna la Franciade. Sur sa trompette de bois, un écrivain plus maussade entonna la Dunciade. De cet ouvrage accompli l'auteur avait nom Pali. On le nomma Pali-fade, Pali-fou,, Pali-malade, Pali-froid et Pali-plat, Pali-sec et Pali-fat : Enfin la turlupinade dut s'arrêter au vrai mot : On le nomma Pali-sot.
Quelqu'un disait d'un menteur, qu'il était né d'une fausse couche, qu'il avait été baptisé avec du faux sel, qu'il demeurait toujours dans un faubourg, qu'il ne passait que par de fausses portes, qu'il cherchait toujours les faux-fuyants, qu'il ne se plaisait qu'avec des faussaires et des faux-sauniers, qu'il ne chantait jamais qu'en faux-bourdon.
7° L'application, allusion ingénieuse, est un nouvel emploi d'un passage, soit de prose, soit de poésie. De tous les jeux de l'esprit, c'est peut-être celui où il brille le plus par la justesse, la finesse, la singularité piquante, et surtout par l'à-propos de ces rencontres heureuses, espèce de hasard, qui n'arrive qu'à lui. Le talent des applications suppose, avec un esprit juste, subtil et prompt, une mémoire bien meublée.
Quelqu'un visitant Boileau dans les derniers jours de sa vie lui demanda comment il se trouvait. Le poète répondit par ce vers de Malherbe :
Je suis vaincu du temps, je cède à ses outrages.
Dupérier disait un jour à quelqu'un qu'il était bien qu'aise qu'il n'y eût que les fous qui n'aimassent pas ses vers. L'autre lui répondit :
Les fous sont en nombre infini.
Frédéric le grand fit embellir une église luthérienne d'une nouvelle façade. Les pasteurs qui la desservaient représentèrent au roi que leurs ouailles n'y voyaient pas assez clair pour lire les cantiques. Mais comme le bâtiment était trop avancé pour qu'on pût y remédier, sa Majesté écrivit sur leur mémoire ces mots de l'Évangile :
Bienheureux sont ceux qui croient et ne voient pas.
8° La parodie est une application de certains vers ou d'une expression connue en y faisant quelque changement.
Corneille, en parlant d'un guerrier qui a vieilli dans les camps, dit : « Ses rides sur son front ont gravé ses exploits. » Racine a parodié ces vers dans la comédie des plaideurs, où il dit plaisamment d'un huissier : « Il gagnait en un jour plus qu'un autre en six mois, ses rides sur son front gravaient tous ses exploits. »
Boileau a dit dans son art poétique : « Gardez qu'une voyelle, à courir trop hâtée, ne soit d'une voyelle en son chemin heurtée. » Berchoux a parodié ces vers, dans sa gastronomie, pour en faire un autre précepte : « Gardez qu'en votre bouche un morceau trop hâté ne soit en son chemin par un morceau heurté. »
On connaît la devise de l'ordre de la Jarretière : « Honni soit qui mal y pense ». Un particulier la fit poser en lettres d'or sur la porte de son écurie, avec un petit changement dans son orthographe : « Honni soit qui mal y panse ».
Jean Sobieski, après sa victoire sur les Turcs, écrivit au pape, en lui envoyant l'étendard de Mahomet : « Je suis venu, j'ai vu, Dieu a vaincu », parodiant ainsi les fameuses paroles de Jules César : « Je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu. »
On peut faire une parodie sans rien changer aux vers qu'on cite, en y ajoutant quelque autre vers d'un style burlesque. Ainsi dans la tragédie de la mort de César, Voltaire fait dire à Antoine : « Du plus grand des Romains voilà ce qui nous reste ». Un plaisantin ajouta : « Son chapeau, son habit, sa culotte et sa veste. »
9° L'homologie est une parodie faite sur les paroles d'un autre.
Dans une comédie, un perruquier bavard répond à l'intendant, qui lui demande s'il aura bientôt fini. « Combien de gens vous trouverez qui n'ont point fini ? Combien d'édifices restés au premier étage ? Combien de voyages restés à moitié chemin ? Combien de blés mangés en herbe ? Combien de châteaux en Espagne ? ». Impatienté, l'intendant reprend : « Combien de bavards qui n'ont jamais su se taire ? »
Clark pria un jour un de ses camarades, pensionnaire du même collège, de lui prêter l'histoire de la Réforme. Celui-ci lui répondit qu'il ne laissait pas sortir ses livres de sa chambre ; mais que s'il voulait venir chez lui lire toute la journée, il serait le bien venu. Quelque temps après, ce même ami ayant besoin d'un soufflet pour allumer son feu, envoya emprunter celui de Clark. Dites à mon ami, répliqua-t-il au domestique, que je ne laisse jamais sortir mon soufflet de ma chambre, mais que, s'il le désire, il pourra venir souffler toute la journée chez moi. »
A une session de l'amirauté en Angleterre, où il s'agissait du procès d'un marin accusé d'un crime capital, le président demanda à un des témoins s'il était pour ou contre le prévenu. Ce témoin, qui était matelot, répondit : « Je n'entends pas ce que vous voulez dire par prévenu ; tout ce que je sais, c'est que je suis venu pour l'homme que voilà là, en montrant le prisonnier. » - « Vous êtes un garçon bien intelligent pour servir de témoin, lui dit le président ; vous ne savez pas ce que c'est qu'un prévenu ! Un instant après le président ayant demandé à ce même matelot dans quelle partie du vaisseau il était lors de l'affaire dont il s'agissait ; « Dans quelle partie ?», répondit-il, dans le gavon, derrière les cantanettes. » - « Et quelle est cette partie du vaisseau », reprit le président ? - Ah ! Ah ! Riposta le marin, en ricanant, « voilà un beau président, qui ne connaît seulement pas le gavon et les cantanettes. »
10° Le calembour est une sorte d'allusion verbale qui s'arrête au son des mots. Le mot calembour est connu de tout le monde, et peu de personnes savent réellement en quoi consiste ce jeu de mots. On le confond avec l'allusion, la paronomase, l'équivoque, le quolibet, etc. Il consiste à feindre de confondre les mots homonymes, ou même les syllabes homonymes, en s'attachant seulement au son, sans égard à l'orthographe ni au sens des mots précédents. Par exemple, si l'on dit un homme habile, un homme trop heureux, le calembouriste feindra d'entendre un homme à bile, un homme trop peureux. Si l'on parle d'un prince du sang, il demandera si c'est un prince du sens commun. Ainsi les calembours se font de deux manières, par décomposition ou par addition.
On trouve beaucoup de calembours dans les livres facétieux du 15e et du 16e siècle. On les nommait alors des « entend-trois ». Ménage les nomme « montmaurismes », du nom de Montmaur, qui en faisait beaucoup. Le marquis de Bièvre les a remis en vogue à la fin du 18e siècle, et leur a donné un nouveau nom. Le mot « calembour » est dit-on de son invention. Il est formé par contraction des mots italiens « calem-burlo », je joue avec la plume.
Dans les entretiens du Palais-Royal, on donne au calembour une autre origine plus vraisemblable. Un apothicaire nommé Calembour, qui demeurait dans la rue Saint-Antoine, et qui rassemblait beaucoup de monde dans sa boutique, jouait sans cesse sur le mot ; et on appela ses pointes des calembours.
Je dois faire observer ici que les calembours qui sont de tous les jeux de mots les plus faciles à faire, sont aussi les plus mauvais : Rien de plus ridicule et plus maussade qu'un calembour prémédité ou dit sérieusement. Cette espèce de jeux de mots ne peut passer qu'à la faveur de la légèreté, du badinage, presque de l'étourderie, dans une conversation familière, lorsque la gaieté est parvenue au point de permettre ce désordre de l'esprit. Je dis désordre, car un calembour est une incongruité, une espèce de soufflet que la déraison donne au bon sens, et qui peut être ou n'être pas supportable, selon les circonstances et la manière dont il est donné.
Il arrive quelquefois aux personnes d'esprit de faire des calembours ; c'est avec des gens qui sont plus sots qu'eux, et ils savent accompagner leurs écarts d'un ton et d'un à-propos qui les rendent pardonnables. En citant des calembours, pour faire voir en quoi consiste ce jeu de mots, je donne de préférence, comme anecdotes littéraires, ceux qui appartiennent à des personnages distingués.
On parlait devant Boileau d'un homme qu'il méprisait et qui était tombé malade ; le satyrique s'écria : « Quelle fatalité ! » (Quel fat alité !)
Le cardinal Janson turlupinait un jour le même poète sur son nom : « Quel nom, dit-il, portez-vous là ? » « Boileau. » « Il valait mieux vous appeler Boivin, car le vin est préférable à l'eau. ». Le poète lui répondit sur le même ton : « Et vous, monsieur, quel nom avez-vous choisi ? » « Janson ! » « Il valait mieux vous appeler Jean Farine, car la farine est préférable au son. »
Monsieur Bastarèche, homme extrêmement laid, étant sur le point d'épouser une très belle femme, lui fit de riches présents en diamants, perles et bijoux. On en parla devant Bonaparte, alors premier consul. « Ah ! Dit-il, le présent fait oublier le futur. »
Une dispute s'était élevée entre deux individus. L'un d'eux s'emportait et criait beaucoup. « Monsieur, lui dit l'autre, si vous prenez le haut ton, je prendrai le bas ton. » (bâton)
Un marchand facétieux nommait ceux qui venaient chez lui sans acheter, des « nonchalants » (non chalands2). Ce même marchand ne buvait que de l'eau, et il appelait ceux qui mettaient du vin dans leur eau des gâteaux (des gâte-eau ).
Sur la fin du règne de Louis XIV, à l'époque où ce monarque se laissait dominer par Madame de Maintenon,, le grand-dauphin paraissait surpris de la détresse où se trouvait l'Etat. « Mon fils, lui dit le roi, nous maintiendrons notre couronne. » - « Sire, répartit le dauphin, maintenons-la ». (Maintenon l'a... la couronne !)
En 1786, quand les femmes prirent presque toutes des ceintures,, on dit que cette mode allait bien changer les moeurs, puisque toutes les femmes voulaient être saintes (ceintes).
Une personne d'un esprit assez obtus abordant quelqu'un de sa connaissance, lui demanda ce qu'on disait de neuf. - On dit que c'est la moitié de dix-huit, répond son interlocuteur. Quoiqu'un peu usé, ce mot parut piquant au questionneur, qui se promit bien de le répéter à la première occasion. Le lendemain, au moment où il entrait dans une maison, une dame lui demanda ce qu'on disait de nouveau. - On dit que c'est la moitié de dix-huit, répondit le sot animal.
Louis XVIII conserva sa bonne humeur jusqu'à sa dernière heure. La dernière fois qu'on vint lui demander le mot d'ordre, il donna deux noms de villes : Saint-Denis, Givet (J'y vais)3
Un citoyen de la Nouvelle-Orléans, nommé Bernard Marigny, étant venu à Paris en 1839, fut invité à dîner par le roi Louis-Philippe, qui en 1796 avait reçu l'hospitalité chez le père de Marigny. Ce Bernard Marigny a une infirmité, c'est de faire des calembours à tout propos. Encouragé par la complaisance qu'eut le roi d'applaudir à son convive, il donna un libre cours à son penchant. Les ministres présents en étaient étourdis ; les princes et princesses en riaient à coeur joie, et Louis-Philippe déclarait qu'il n'avait jamais rien entendu d'aussi ébouriffant. Ce premier succès enhardit Marigny, au point qu'il s'écria, dans son enivrement : « Vous n'y êtes pas encore, Sire, et si le respect que je dois à votre auguste personne pouvait me le permettre, je ferais avec votre majesté la gageure de la mettre elle et toute l'honorable société ici présente, en un seul et même calembour. - Parbleu ! Je tiens la gageure, dit le roi, et je mets cent louis pour enjeu. » Le pari fut donc convenu et établi comme il suit : que Marigny improviserait une phrase courante et logique dans laquelle figureraient calembouriquement les noms de toutes les personnes présentes, y compris celui du roi. Les personnes présentes étaient : Louis-Philippe, la reine Amélie, la princesse Clémentine, les ducs d'Orléans, de Nemours, d'Aumale et de Montpensier, le maréchalt Soult, les comtes Mole et d'Argout, le duc de Broglie, autrement dit de Broglio, les généraux Bernard et Laborde, messieurs Thiers, Sauzet, Cousin, Teste, Dupin, Villemain, Decazes, Dufaure, Vatout, Passy. « Allons, le calembour ! » dit le roi. Alors, Marigny se levant, répondit : « Je l'aborde, et j'atteste que si vous êtes parvenu, sire, à faire luire l'espérance de case en case, et à être le cousin du faible aussi bien que du fort, vous n'êtes pas si sot. Vous aimez les arts, goût digne d'un roi ! Je ne voudrais pas dire une flatterie pour cent louis, fi ! L'hyperbole n'est pas mon fait. Mais il est vrai que vous avez donné du pain au tiers des gens voués au malheur. Les plus viles mains ont reçu vos aumônes, et les plus petits hameaux des améliorations, de Nemours à Orléans, de Monpensier à Sceaux, et vous avez été clément, ineffable plaisir de ce qu'en anglais nous appelons Soul. Tant bien que mal, j'ai fini mon imbroglio, sans en omettre une molécule, et sans avoir la science d'un Bernardin, j'ai joué mon va-tout. » Ce rapiéçage calembourique, composé de bribes et de morceaux, était effrontément mauvais, il faut l'avouer ; mais il avait été improvisé d'un trait, et si couramment que la plupart des auditeurs y applaudirent. Louis-Philippe compta les 100 louis, et dit en les présentant à Marigny : « Je vois, mon cher Marigny, qu'en dépit des années, votre esprit est toujours resté dans le jeune (Comprendre ici dans le jeûne, c'est-à-dire dans le maigre, ce qui n'est peut-être pas un compliment de la part du roi), et que vous n'avez pas plus rompu avec lui qu'avec vos anciens amis. » « Ah, sire ! Répondit Marigny, en repoussant la somme, je ne m'attendais pas à celui-là. Je vous tiens quitte, sire, c'est déjà trop pour moi d'avoir reçu la somme en (l'assommant) calembour. On ne précise pas si ce dernier calembour fut applaudi.
Calembours de Monsieur de Bièvre4
Une jolie dame jouant au piquet avec Bièvre, ayant perdu plusieurs fois, disait : « Que de vilains coups j'ai essuyés ! ». Comme cette dame très échauffée passa son mouchoir sur son cou, Bièvre lui dit : « Cette fois, madame, vous ne direz pas que vous essuyez un vilain cou. »
S'étant aperçu que monsieur Le Noir, lieutenant de police, avait depuis sa maladie beaucoup de boutons, Bièvre disait que monsieur Le Noir n'avait plus la police. (peau lisse).
Louis XVI laissa une fois échapper un signe d'affections venteuses devant quelques courtisans. « Bonne nouvelle », s'écria Bièvre, « voilà des bruits de paix (pets) qui courent à Versailles. »
Un homme particulièrement gros, avec qui il se promenait, s'arrêta au bord d'un fossé en disant : « Je le sauterais bien, mais je pourrais tomber dedans. » « Ah, monsieur, répartit Bièvre, il serait comblé de vous recevoir. »
Un abbé qui aimait beaucoup le jeu, dissertait un jour sur la philosophie ancienne. Bièvre se mit à dire : « Je gage, monsieur l'abbé, qu'à tous les philosophes vous préférez Descartes. » (des cartes)
Etant à dîner chez son procureur, on présenta à Bièvre un morceau de lard : « Est-ce un larcin, demanda-t-il ? » (lard sain)
Louis XVI, voulant payer son tribut à la mode, demanda à Bièvre de quelle secte sont les puces ? Le calembouriste n'ayant pu répondre, le roi reprit : « de la secte d'Epicure5 (des piqûres) ». « Eh bien, sire, répliqua Bièvre, de quelle secte sont les poux ? » Le roi ne répondant pas, Bièvre ajouta : « de la secte d'Epictète6 » (des pique-tête).
Bièvre fut obligé en 1789 d'aller à Spa prendre les eaux. Sa gaieté ne l'abandonna pas ; et sentant approcher sa fin, il dit à ceux qui l'entouraient : « Mes amis, je pars de Spa » (de ce pas). Il partit en effet et mourut peu après.
1Nom féminin signifiant un blâme énergique, de l'hostilité, de l'antipathie ouvertement exprimée.
2Un chaland est un acheteur ou une acheteuse. Par conséquent, quelqu'un qui n'achète pas est un « non-chaland ».
3Les rois étaient enterrés à Saint-Denis. En choisissant ces deux villes, Louis XVIII sous-entendait qu'il allait bientôt se rendre à sa dernière demeure. Humour plutôt macabre...
4Georges-François Mareschal, marquis de Bièvre (1747-1789), connu par ses calembours. Il était petit-fils de Georges Mareschal, premier chirurgien de Louis XIV.
5Philosophe grec (341-270 avant JC)
6Philosophe stoïcien du 1er siècle de l'ère chrétienne, né en Phrygie.
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