L' antanaclase
L'antanaclase est une répétition de son avec un changement de sens. Cette figure se divise en deux espèces, dont l'une se fait en répétant le même mot dans une signification différente, et l'autre en employant des homonymes.
Voici des exemples de la première espèce :
Avare et perfide Angleterre, la mer gémit sous tes vaisseaux ; tes voiles pèsent sur les eaux, tes forfaits pèsent sur la terre. (Chénier)
Tu vois qu'aux bords du Tibre, et du Nil et du Gange, en tous lieux, en tout temps, sous des masques divers, l'homme partout est l'homme, et qu'en cet univers, dans un ordre éternel, tout passe et rien ne change. (Lamartine)
L'autre espèce, qui se fait par l'emploi de mots homonymes dans la même phrase, n'est guère permise que dans la plaisanterie et en faveur de la rime. En voici quelques exemples :
Je viens d'entendre un sermon sur la grâce, prononcé de bonne grâce par l'évêque de Grasse.
Tel que vous me voyez, monsieur, ici présent, m'a d'un fort grand soufflet fait un petit présent. (Racine)
Il faut de plus observer que les rimes qu'on fait ainsi par des homonymes sont à la vérité tolérées, mais qu'elles sont peu agréables, comme dans ces différents exemples :
Mais au ressentiment si mon cœur s'est mépris, c'est qu'il s'est cru toujours au-dessus du mépris. (Crébillon)
Il est bon d'être charitable, mais envers qui ? C'est là le point ; quant aux ingrats, il n'en est point qui ne meure enfin misérable. (La Fontaine)
Armand, qui pour six vers m'a donné six cents livres, que ne puis-je à ce prix te vendre tous mes livres ! (Colletet)
Pour comprendre ces deux derniers vers, il faut savoir à quelle occasion ils furent faits. Colletet lut une comédie qu'il avait faite au cardinal de Richelieu (Armand Duplessis), et ce ministre lui donna six cents francs pour six mauvais vers que son éminence trouvait très beaux, en les critiquant cependant, et ajoutant que les six cents francs étaient pour ces six vers seulement, et que le roi n'était pas assez riche pour payer le reste. Ce fut à ce sujet que Colletet fit le distique1 que je viens de citer.
On raconte que le général Decaen2, à l'époque où il n'était encore qu'aide-de-camp de son frère, en retournant à l'armée, fut arrêté par les gendarmes avec lesquels il eut ce plaisant dialogue :
Comment vous nommez-vous ? Lui demanda le brigadier.
Decaen.
D'où êtes-vous ?
De Caen.
D'où venez-vous ?
De Caen.
Qu'êtes-vous ?
Aide-de-camp.
De qui ?
Du général Decaen.
Où allez-vous ?
Au camp.
Oh ! Dit le brigadier, il y a trop de cancan dans votre affaire ; cela est suspect.
1Pièce composée de deux vers seulement.
2Charles Mathieu Isidore Decaen, général français né à Caen le 13 avril 1769, mort le 9 septembre 1832 à Montmorency d'une attaque d'apoplexie foudroyante. Son nom est inscrit sur le côté Ouest de l'arc de triomphe.
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