Dérivation
La dérivation, qu'on appelle aussi la polyptote, consiste à employer dans une même phrase le même mot sous plusieurs formes orthographiques, ou plusieurs mots dérivés les uns des autres. Cette figure employée à propos donne de la force au discours ; elle produit surtout un bel effet en poésie, où on la voit sans cesse reparaître.
Je hais la haine et je l'abhorre. (Malherbe)
Félicité passée, qui ne peux revenir, tourment de ma pensée, que n'ai-je en te perdant perdu le souvenir ! (Bertaud)
Lamartine emploie très heureusement la dérivation ; mais, quelque mérite qu'elle ait dans ses vers,, on lui reprochera peut-être de l'avoir prodiguée ; car il en est de ces figures comme de quelques mets délicats, dont il ne faut jamais se rassasier. Voici des vers de ce poète, auxquels cette figure donne beaucoup d'éclat :
De tout ce qui t'aimait n'est-il plus rien qui t'aime ?
Beaux lieux, soyez pour moi ces bords où l'on oublie ; l'oubli seul désormais est ma félicité.
Il veut aimer toujours, ce qu'il aime est fragile.
Dans ces océans de beauté, de lumière, l'homme, altéré toujours, toujours se désaltère, sa femme et ses enfants couronnent sa vieillesse. Comme de ses fruits mûrs un arbre est couronné.
À tout autre degré, moins malheureux peut-être, j'eusse été... mais je suis ce que je devais être.
Leurs bras menaçants se replient, leurs fronts luttent, leurs membres crient, leurs flancs pressent leurs flancs pressés.
La dérivation sert à rendre les antithèses plus frappantes, comme dans ces exemples :
la fortune n'est constante que dans son inconstance.
Le temps, cette image mobile de l'immobile éternité. (Rousseau)
suivrai-je des mortelles l'immortelle folie ? (Lamartine)
j' allais redemander à leur vaine poussière cette immortalité que tout mortel espère. (Lamartine)
Mais elle avait encore cet éclat emprunté dont elle eut soin de peindre et d'orner son visage pour réparer des ans l'irréparable outrage. (Racine)
Je ne suis point battant, de peur d'être battu. (Molière)
La dérivation est fréquemment employée chez les auteurs latins.
Il y a un grand nombre de madrigaux, d'épigrammes, de badinages poétiques, de saillies très spirituelles, dont tout le mérite consiste dans l'heureux emploi de cette figure.
Vous juriez autrefois que cette onde rebelle se ferait vers sa source une route nouvelle plutôt qu'on ne verrait votre cœur dégagé : voyez couler ces flots dans cette vaste plaine ; c'est le même penchant qui toujours les entraîne ; leur cours ne change point, et vous avez changé. (Quinaut)
En fait de prêt le sort me traite avec grande inhumanité ; je perds l'affection de ceux à qui je prête, si je ne perds l'argent que je leur ai prêté. (De Cailly)
Les vexateurs ainsi que les vexés furent sans rire également placés ; il les fauchait de la même faucille, les étrillait avec la même étrille. (Rousseau)
Monsieur de Marca, nommé à l'archevêché de Paris, mourut le même jour que ses bulles1 arrivèrent ; ce qui donna l'occasion à Colletet de lui faire cette épitaphe badine :
Ci-gît monseigneur de Marca, que le roi sagement marqua, pour le prélat de son église : mais la mort qui le remarqua, et qui se plaît à la surprise, tout aussitôt le démarqua.
On demandait à un homme d'esprit, au sortir d'un concert, comment il avait trouvé la musique : « Passable », dit-il. - Et les femmes ? - Passées.
Laharpe traitait le verbe fanatiser de barbarisme pour la raison, disait-il, qu'aucun adjectif en ique ne pouvait produire un verbe en iser. Chénier, qui prit le parti du verbe fanatiser, lui répondit par ces vers, qui prouvent que Laharpe avait tort :
Quand par une muse électrique l'auditeur est électrisé, votre muse paralytique l'a trop souvent paralysé ; mais quand il est tyrannisé, parfois il devient tyrannique. Vous avez trop dogmatisé, renoncez au ton dogmatique : Mais restez toujours canonique, et vous serez canonisé.
En 1829, au sujet du projet de loi sur les communes, présenté par les ministres à la chambre des députés, on disait communément que la loi sur les communes n'avait pas le sens commun.
La dérivation se joint ordinairement à l'antistrophe et à la paronomase (voir ces deux rubriques). Si cette figure, employée avec art, ajoute au mérite du style, elle en est un défaut lorsqu'elle se présente inopinément, comme si l'on disait, entreprendre une vaste entreprise. Le plus souvent même elle produit des pléonasmes remarquables ; par exemple, allumer la lumière, boire une boisson. Quand la dérivation ne fait pas un pléonasme, on doit toujours l'éviter, à cause de la paronomase qu'elle présente, comme dans ces exemples : conter un conte, l'homme homicide, arriver au rivage, un vase trop évasé, l'onde ondoyante, la fluctuation des flots, son chant m'enchante, sa valeur lui valut le trophée. On peut rendre la même chose en d'autres termes : dire un conte, l'homicide, toucher au rivage, un vase trop ouvert, des vagues ondoyantes, le balancement des flots, son chant me ravit, sa valeur lui mérita le trophée.
Il y a pourtant des exemples de la dérivation que l'usage et le besoin autorisent tels que faire des façons, faire des affaires, défaire une affaire, dérouler un rouleau, mourir de la mort des braves, etc.
1Lettre patente du pape.
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