La métaphore
La métaphore est une signification nouvelle, qu'on donne à un mot par imitation ou par comparaison. C'est la plus agréable, la plus variée, la plus belle de toutes les figures de mots, et elle est d'un si grand usage, qu'on peut dire qu'elle fait les deux tiers de la langue.
On fait une métaphore toutes les fois qu'on applique à une chose métaphysique ou morale un mot qui exprimait primitivement une chose physique ou corporelle. Par exemple, fil, aile, racine, faux, fardeau, ont d'abord servi à désigner un fil de filasse, une aile d'oiseau, une racine de plante, une faux de faucheur, une charge pesante, et par métaphore, on dit ensuite le fil de la vie, le fil d'une affaire, les ailes du temps, les ailes de la renommée, les ailes des vents, les ailes de la victoire, la racine du mal, la faux du temps, la faux de la mort.
On a dit primitivement polir le bois, polir le métal, cultiver une terre, cultiver les plantes, une terre abreuvée, une liqueur enivre, porter ou traîner une charge ; et par métaphore on a dit polir un discours, polir les mœurs, cultiver les sciences, cultiver l'esprit, cultiver la mémoire, cultiver la vertu, cultiver l'amitié, cultiver la connaissance de quelqu'un, une personne abreuvée de chagrins, abreuvée d'outrages, l'orgueil enivre.
C'est ainsi par métaphore, c'est-à-dire par raison de ressemblance ou d'imitation, ou par comparaison, qu'on a dit la lumière de l'esprit, le feu de la colère, le feu de l'imagination, le feu de la jeunesse, le printemps de la vie ou de nos jours, l'automne et l'hiver de la vie, l'aurore de la vie, les couleurs de la vérité ou du mensonge, les couleurs de la vertu ou du crime.
On fait une métaphore en abrégeant une comparaison par la suppression de la conjonction comparative. Ainsi, quand on dit qu'un homme est courageux comme un lion, cruel comme un tigre, méchant comme un serpent, doux comme un mouton, léger comme un papillon, on fait des comparaisons ; et on fait des métaphores quand on dit d'un homme : c'est un lion, c'est un tigre, c'est un serpent, c'est un mouton, c'est un papillon, ou plus brièvement, ce lion, ce tigre, etc. Par cette métaphore comparative, un grand guerrier est appelé un foudre de guerre, un homme d'un talent supérieur est appelé un aigle.
On fait une métaphore en ajoutant un adjectif physique à un substantif métaphysique, et vice versa quand on dit : la noire calomnie, la froide vieillesse, le cruel instrument, l'humble cabane, l'orgueilleux monument.
Tandis qu'une pompe insolente accompagne l'ombre sanglante d'un Louvois ou d'un Richelieu. (Chénier)
François de Neufchâteau, dans son poème des Tropes, explique remarquablement bien la métaphore par d'excellents exemples :
Elle compare entre eux deux termes qu'elle embrasse. Soudain l'un traduit l'autre et vient prendre sa place. Par cet échange heureux de mots équivalents, les portraits faits au vol sont frais et ressemblants. Ainsi de la vertu la fortune se joue : il est des cœurs de bronze et des âmes de boue. Virgile au laboureur apprend par quels secrets il peut faire à ses lois obéir ses guérets1. La coquette, mettant tout son art en usage, compose de sa main les fleurs de son visage. Le joueur qui dépend d'un quatorze ou d'un sept, voit sa vie ou sa mort sortir de son cornet2. Valois de son État laissait flotter les rênes. Pour Voltaire les rois ont été des sirènes. Quelquefois de fâcheux on est assassiné. Jason se contentait d'un exil couronné. La clef des coffres forts et des cœurs c'est la même. On porte ses remords avec le diadème. Tout l'éclat du talent par l'âge se flétrit, et les rides du front passent jusqu'à l'esprit.
Les métaphores ont dans leur nouveauté un vif éclat, qui diminue par l'habitude. Aussi les poètes et les orateurs en créent sans cesse de nouvelles, pour donner du coloris à leur style. Par exemple, au lieu de prodiguer des soins, prendre des précautions, gagner l'affection, ressusciter les haines passées, vomir ou répandre des injures, la chute des empires, dans le choc des passions, aux yeux de l'histoire, aux yeux de la postérité, chez les races futures, qui sont des expressions trop rebattues, les écrivains de ce temps disent entourer une personne des plus tendres soins, s'entourer de précautions, conquérir l'affection, exhumer les haines passées, déverser un torrent d'injures, le naufrage des empires, dans la mêlée des passions, dans le champ de l'histoire, dans le champ de l'avenir.
Dans un temps de révolution, il eût paru avec éclat à la surface des événements. (Victor Hugo)
Cette vue figea son enthousiasme musical, comme un souffle d'air fige une raisine en fusion. (Victor Hugo)
Il se mit à échafauder avec cette donnée, et, sur cette base, le fantasque édifice des hypothèses, ce château de cartes des philosophes. (Victor Hugo)
Une avalanche de soucis. (Balzac)
C'est la hardiesse des métaphores qui fait le mérite des vers suivants :
Tel des sommets de la Thrace descend Mars dans sa fureur. Ses yeux lancent la menace, et son casque la terreur. Son souffle allume la guerre, son char dévore la terre, la mort guide ses coursiers.
Les meilleures métaphores sont celles qui frappent par l'heureux rapport des idées, et qui rendent la pensée si belle qu'on ne songe plus à l'expression, parce que l'expression alors paraît toute naturelle, comme dans les vers suivants :
Ainsi pour nous charmer, la tragédie en pleurs d'Œdipe tout sanglant fit parler les douleurs. (Boileau)
Que de remparts détruits ! Que de villes forcées ! Que de moissons de gloire en courant amassées ! (Boileau)
Endormi sur le trône, au sein de la mollesse, le poids de sa grandeur accablait sa faiblesse. Des Guises cependant le rapide bonheur sur son abaissement élevait leur grandeur. (Voltaire)
On a dit de Sylla qu'il était si cruel que s'il eût trouvé la pitié il l'aurait égorgée. Thucycide avoue que l'éloquence de Périclès est toujours victorieuse ; que la déesse de la persuasion, avec toutes ses grâces, résidait sur ses lèvres.
Tandis que le gouvernement et les lois pourvoient à la sûreté et au bien-être des hommes assemblés, les sciences et les arts, moins despotiques et plus puissants peut-être, étendent des guirlandes de fleurs sur les chaînes de fer dont ils sont chargés, étouffent en eux le sentiment de cette liberté originelle, pour laquelle ils semblaient être nés, leur font aimer leur esclavage, et en forment ce qu'on appelle des peuples policés. C'est sous l'habit rustique d'un laboureur, et non sous la dorure d'un courtisan, qu'on trouvera la force et la vigueur du corps. La parure n'est pas moins étrangère à la vertu, qui est la force et la vigueur de l'âme. Avant que l'art eût façonné nos manières et appris à nos passions à parler un langage apprêté, nos mœurs étaient rustiques, mais naturelles. Parmi nous, il est vrai, Socrate n'eût point bu la ciguë ; mais il eût bu dans une coupe encore plus amère la raillerie insultante, et le mépris pire cent fois que la mort. On ne peut réfléchir sur les mœurs, qu'on ne se plaise à se rappeler l'image de la simplicité des premiers temps. C'est un beau rivage, paré des seules mains de la nature, vers lequel on tourne incessamment les yeux, et dont on se sent éloigné à regret. Les vices ne furent jamais poussés plus loin que quand on les vit pour ainsi dire soutenus à l'entrée des palais des grands, sur des colonnes de marbre, et gravés sur des chapiteaux corinthiens. (Jean-Jacques Rousseau)
Cependant il n'appartient qu'aux hommes de génie, c'est-à-dire à ceux qui joignent à une imagination vive un esprit juste et un goût pur, d'enrichir la langue de nouvelles métaphores qui soient assurées de plaire à tout le monde. Ceux qui n'ont pas le goût assez exercé doivent se contenter de se servir de figures déjà approuvées par l'usage, sans prétendre au mérite d'en créer de nouvelles, de crainte d'en faire de ridicules. Car c'est surtout dans cette sorte de production qu'il n'y a qu'un pas du sublime au ridicule. Les plus grands auteurs, quand ils ne se défient pas assez d'eux-mêmes, tombent parfois dans ces défauts. Boileau même, qui avait le goût si sûr, ne l'avait pas infaillible, lorsqu'il dit dans sa satyre IX :
Mais en vain, dites-vous, je pense vous tenter par l'éclat d'un fardeau trop pesant à porter.
On peut dire que l'éclat du diadème, l'éclat d'un grand nom, et de toute chose qui brille physiquement ou moralement ; mais éclat et fardeau font une image incohérente. Il en est de même dans les vers suivants de Rousseau :
Et les jeunes zéphyrs de leurs chaudes haleines ont fondu l'écorce des eaux.
On ne peut pas fondre une écorce ! Quelques rhéteurs ont critiqué ce vers de Racine
Et de sang et de morts les campagnes jonchées...
parce que, disent-ils, campagnes jonchées de sang est une expression que l'usage n'a pas admise. Cette critique n'est ni bien motivée ni bien judicieuse : on peut dire de toute métaphore nouvelle qu'elle n'est pas admise par l'usage ; mais rien n'empêche de l'admettre si elle est bonne, et je ne trouve pas qu'une campagne jonchée de sang soit une expression plus mauvaise qu'une campagne jonchée de morts.
Lamartine, dont la poésie est remplie de grandes beautés et de grands défauts, commence sa méditation sur le désespoir par cette strophe :
Lorsque du créateur la parole féconde dans une heure fatale eut enfanté le monde des germes du chaos, de son œuvre imparfait il détourna la face, et d'un pied dédaigneux le lançant dans l'espace, rentra dans son repos.
Cette image de Dieu, lançant le monde d'un coup de pied, est un peu trop burlesque. La première fois que j'entendis cette strophe, je ne pus m'empêcher, malgré la gravité du sujet, d'ajouter un vers qui en faisait une parodie comique :
Et d'un pied dédaigneux le lançant dans l'espace, rentra dans son repos, et ferma ses rideaux.
Il est temps de conclure ce chapitre : Il y a des métaphores burlesques qui poussent à rire par une singulière incohérence d'idées ou par la bizarrerie de la comparaison ; c'est ce qu'on appelle des arlequinades et des gasconismes. Tels sont les exemples suivants :
Un marin disait, en racontant les aventures de son voyage, qu'une violente tempête s'étant élevée, le vaisseau prit le mors aux dents.
Je suis venu si vite, disait un ecclésiastique de la Gascogne, que mon ange gardien avait bien de la peine à me suivre.
Un Gascon en colère disait à son ennemi : Mon épée n'aura d'autre fourreau que ton ventre.
Un Gascon voyant la pyramide que les Allemands venaient d'élever à Hochstedt, l'apostropha en ces termes : Peste des fats qui t'ont faite ! Si Louis, pour chaque victoire qu'il a remportée, avait élevé une pareille pile, tout le pays ennemi ne serait qu'un jeu de quilles.
1Terre labourée, non ensemencée.
2Godet en cuir pour agiter les dés.
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