La paronomase
La paronomase est une consonance de mots dans la même phrase, qu'on emploie pour fortifier un parallélisme d'idées, c'est-à-dire pour caractériser, par un son répété, deux ou plusieurs idées de même ordre ou symétriquement opposées, comme dans ces phrases :
Son âme se remplit d'erreurs et de terreurs.
Les souvenirs de Charles Nodier sont d'un écrivain sans prétention et sans prévention.
Victor Hugo dit en parlant de Louis XI : Ce roi a une main qui prend et une main qui pend. Le roi ne lâche que quand le peuple arrache.
Un marquis disait à un financier : Vous devez savoir que je suis un homme de qualité. - Et moi, répondit le financier, je suis un homme de quantité.
La paronomase donne de la force aux apophtegmes1, aux adages et aux proverbes.
Il est difficile, dit Massillon, de se tenir dans les bornes de la vérité, quand on n'est pas dans celles de la charité.
Je m'instruis plus, dit Montaigne, par fuite que par suite2.
Un moyen sûr de faire fortune, c'est de savoir être auprès des grands sans humeur et sans honneur.
Le riche dîne quand il veut et le pauvre quand il peut.
Avec la paronomase, on fait une infinité de jeux de mots épigrammatiques, des saillies amusantes :
Quelqu'un disait à un ivrogne : Vous avez vendu votre terre pour avoir trop tendu votre verre.
Ma femme est un animal original, qui tous les jours, bien ou mal, s'habille, babille et se déshabille.
On parlait des poètes dans un cercle, et on passait en revue les poètes héroïques, les lyriques, les tragiques, les comiques, les érotiques, les épigrammatiques3. Une personne d'esprit dit alors : Vous oubliez les faméliques4 ; ce n'est pourtant pas le plus petit nombre.
Trois personnages importants conversaient ensemble sur l'irréligion du siècle : « Dans la province que j'habite, dit l'un, on est entiché du déisme5 ». « Dans la mienne, dit l'autre, on a une forte teinte d'athéisme6 ». « Chez nous, dit le troisième, on est en général affligé de rhumatisme. »
C'est dans la paronomase qu'est tout le sel de ces plaisanteries, de sorte qu'en remplaçant par un synonyme le mot qui fait une consonance, la réplique devient insignifiante. Il est d'autres exemples où la paronomase fait en même temps une allusion comme ci-dessous :
Quelques voyageurs de bon appétit étant entrés dans une auberge pour y dîner, n'eurent à leur repas que des pigeons si durs qu'on pouvait à peine les manger. « Courage, mes amis ! » dit un des voyageurs ; c'est ici le combat des Voraces contre les Coriaces7.
Voltaire dit en quittant la Hollande : « Adieu canaux, canards, canailles. » Un jour, un voyageur parodiant la mauvaise humeur de l'illustre poète dit en quittant Paris : « Adieu coquins, cocus, coquettes. »
La paronomase trouve bien son emploi dans le style badin et dans le burlesque. Les amateurs de jeux de mots ont fait prononcer la harangue suivante devant un général des armées du roi, par le maire d'une petite ville des bords du Rhône :
« Monseigneur, tandis que Louis-le-Grand fait aller l'empire de mal en pire8, damner le Danemark, suer la Suède ; tandis que son digne rejeton fait baver les Bavarois, rend les troupes de Zelle sans zèle, et fait faire des esses aux Hessois ; tandis que Luxembourg fait fleurir la France à Fleurus, met en flammes les Flamands, lie les Liégeois, et fait danser Castanet sans castagnettes ; tandis que le Turc fait esclave les Sclavons, et réduit en servitude la Servie ; enfin, tandis que Catinat démonte les Piémontais , que Saint-Ruth se rue sur les Savoyards et que Laré les arrête, vous, Monseigneur, non content de faire sentir la pesanteur de vos doigts aux Vaudois, vous faites encore la barbe aux barbets, ce qui nous oblige d'être avec un profond respect, etc. »
La paronomase est un vice de style, lorsqu'elle se présente inopinément, sans produire d'autre effet que de choquer l'oreille, comme dans ces phrases :
La ville fut prise par surprise.
Telle est la malice du vice.
La paronomase est quelquefois agréable en vers ; c'est lorsqu'elle se fait par des mots dérivés l'un de l'autre et employés par antithèse :
Présente je vous fuis, absente je vous trouve. (Racine)
Le temps, cette image mobile de l'immobile éternité. (Rousseau)
1Sentence, maxime.
2C'est-à-dire je m'instruis plus dans la solitude que dans la société.
3Qui a rapport à l'épigramme (courte pièce de vers qui se termine par un trait piquant ou railleur)
4Qui a souvent faim ; très maigre.
5Système de ceux qui, croyant en Dieu, rejettent toute révélation et tout culte extérieur.
6Doctrine, opinion des athées (ceux qui ne croient pas que Dieu existe)
7Ici, la paronomase fait allusion au combat des Horaces et des Curiaces.
8Pour parler français, il faudrait dire : « de mal en pis ».
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