Répétition
La répétition proprement dite consiste à redire les mêmes mots pour insister sur quelque pensée. Elle sert, dans le style pathétique, à exprimer les soupirs, les sanglots, les battements de cœur, les instances de l'empressement.
C'est dans le poète latin Virgile qu'on trouve les plus heureux exemples de la répétition, et il faut le connaître pour savoir quel prix peut donner au style cette figure, qui, dans beaucoup d'auteurs modernes, n'est qu'un remplissage.
Il y a différentes espèces de répétitions, que les rhéteurs distinguent par des noms différents, distinction que je vais établir ici, moins pour l'importance que j'y attache, qu'afin de mettre un peu d'ordre dans mon sujet.
Quelquefois on répète un mot au commencement de chaque phrase successivement, ou au commencement de chaque proposition d'une phrase. Cette espèce de répétition est appelée anaphore :
Dites-lui que de ses charmes tous mes sens sont occupés :
Dites-lui que de mes larmes toujours mes yeux sont trempés.
Dites-lui que son image me suivra dans le sommeil,
Et recevra pour hommage le soupir de mon réveil. (Marmontel)
Dans les vers suivants, la répétition exprime bien la haine furieuse qui s'attache à son objet. Camille reproche à son frère la mort de son amant, et lorsqu'il lui répond qu'il n'a pu faire autrement pour la gloire de Rome, elle s'indigne contre Rome :
Rome ! L'unique objet de mon ressentiment !
Rome ! À qui vient ton bras d'immoler mon amant !
Rome ! Qui t'a vu naître et que ton cœur adore !
Rome enfin ! Que je hais parce qu'elle t'honore ! (Corneille)
Un poète, faisant la peinture de la cour, veut attirer toute l'attention du lecteur sur ce foyer des passions humaines, et il le fait par la répétition, qu'il emploie assez à propos, mais qu'il a poussée jusqu'à l'excès :
Veux-tu voir une scène en merveilles féconde ?
Considère la cour : c'est là qu'à tous moments
agissent les ressorts des plus grands mouvements ;
c'est là qu'on voit changer le théâtre du monde ;
c'est là que tout excelle en l'art de fiction ;
c'est là que l'intérêt règle la passion :
c'est là que l'insolent du malheureux se joue ;
c'est là qu'à la fortune on dresse des autels ;
c'est là que pour monter sur le haut de sa roue,
la folle ambition adore les mortels. (Arnaud d'Andilly)
Quelquefois le mot qui termine la première phrase ou la première proposition est répété au commencement de la seconde. C'est ce que les rhéteurs appellent anadiplose ou palinlogie. Exemple :
Au banquet de la vie, infortuné convive, j'apparus un jour et je meurs ;
Je meurs, et sur ma tombe, où lentement j'arrive, nul ne viendra verser des pleurs. (Gilbert)
Il aperçoit de loin le jeune Teligni,
Teligni dont l'amour a mérité sa fille. (Voltaire)
Quelquefois on finit une phrase ou une proposition par les mots qui l'ont commencée, répétition que les rhéteurs distinguent par le nom d'épanadiplose.
Mortelle, subissez le sort d'une mortelle. (Racine)
Là repose ma mère, l'amitié m'attend là. (Gensoul)
Cette espèce de répétition est d'un grand usage dans les couplets. C'est aussi un des mérites, ou du moins une des difficultés exigées dans les rondeaux et les triolets, genre de poésie abandonnée aujourd'hui. Dans les couplets, les triolets, les rondeaux, le terme répété doit être précisément à la fin de la phrase ; mais dans les autres vers et dans la prose, le mot répété se trouve dans le premier membre de la phrase et dans le dernier, sans y avoir une place précise.
Une autre espèce de répétition, qu'on a appelée complexion, conversion ou épistrophe, consiste à terminer par les mêmes mots plusieurs membres consécutifs d'un discours, comme dans cette phrase :
« La marque la plus sûre qu'on est encore au monde, c'est qu'on le craint plus que la vérité, qu'on le ménage aux dépens de la vérité, qu'on veut lui plaire malgré la vérité, et qu'on lui sacrifie sans cesse la vérité. » (Massillon)
Quelquefois ce n'est pas un mot seulement qu'on répète, mais un vers entier ou une phrase entière. Quand le même mot est immédiatement répété, la répétition est appelée conduplication ou réduplication, comme dans ces exemples :
Amour ! Amour ! Quand tu nous tiens, on peut dire : adieu prudence. (La Fontaine)
Passez, passez, ombres légères, allez où sont allés vos pères. (Lamartine)
Rompez, rompez tout pacte avec l'impiété. (Racine)
On emploie cette répétition pour presser, pour insister sur une idée, et souvent elle est suivie d'une autre répétition. Par exemple, dans les vers suivants, on commence par la conduplication, et on continue par l'anaphore.
L'argent, l'argent, dit-on ! Sans lui tout est stérile. La vertu sans l'argent n'est qu'un meuble inutile. L'argent en honnête homme érige un scélérat ; l'argent seul au palais peut faire un magistrat. Qu'importe qu'en tous lieux on me traite d'infâme, dit ce fourbe sans foi, sans honneur et sans âme ? Dans mon coffre, tout plein de rares qualités, j'ai cent mille vertus en louis bien comptés. Est-il quelque talent que l'argent ne me donne ? C'est ainsi qu'en son cœur un financier raisonne. (Boileau)
Une autre répétition consiste à employer la même expression plusieurs fois de suite. Cette figure n'est qu'un badinage littéraire, dont le mérite est dans l'art de continuer la même répétition :
L'esprit n'est plus qu'un faux brillant, la beauté qu'un faux étalage, les caresses qu'un faux semblant, les promesses qu'un faux langage. Fausse gloire, fausse grandeur logent partout le faux honneur. Partout on voit fausse noblesse, fausse apparence, faux dehors, faux airs, fausse délicatesse, faux bruits, faux avis, faux rapports. Le cœur est faux chez Amaranthe, Iris nous montre un faux maintien, Lise est une fausse ignorante, Lindor un faux homme de bien. (Panard)
Je vois la moitié du monde se moquer de l'autre moitié ; j'entends la moitié du monde se plaindre de l'autre moitié. On sait que la moitié du monde aime et trahit l'autre moitié ; et moi, seul au milieu du monde, dont je méprise la moitié, dédaignant les caquets du monde, dont je ne crois pas la moitié, je veux être, en dépit du monde, toujours fidèle à ma moitié. (Ségur l'aîné)
Pour reproduire plusieurs fois le même terme, on l'emploie dans ses diverses acceptions ; ce qui fait que cette répétition devient ordinairement une antanaclase. La tautologie est aussi d'un grand usage dans la prose. On l'emploie surtout pour égayer le style épistolaire, et quelquefois pour caractériser une personne ou une chose, en insistant sur ce qu'elle peut avoir de distinctif :
A de grandes connaissances, il joignait de grandes vertus ; il fut grand dans la prospérité et grand dans l'adversité, etc. Je vis un petit homme qui aimait les petites femmes, qui se plaisait à faire de petits vers, qui avait un goût décidé pour tout ce qui était petit, etc.
Les répétitions sont vicieuses quand elles sont inutiles et qu'elles sont disgracieuses, comme dans ces phrases :
La probité et la bonne foi sont aussi nécessaires dans le commerce, que la prudence et la pénétration sont nécessaires dans les négociations.
Je me suis rendu chez le ministre pour lui parler pour vous.
On pouvait dire que la prudence et la pénétration le sont dans les négociations. Je me suis rendu chez le ministre pour lui parler en votre faveur, ou afin de lui parler pour vous.
0/10 sur 0 vote
Sélectionnez une note puis validez par "Noter"